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Robert et l'enfant


(La scène se passe dans une salle de clase avec un tableau vert à l'ancienne, couvert de formules et de calculs de physique en tout petits caractères et des formules diverses. Un enfant de douze ans étudie penché sur un livre)
On frappe à la porte.
Personne : Bonjour.
Enfant : (l'enfant regarde, indifférent) Bonjour. (Il continue à étudier dans son livre sans prêter attention à la personne.)
Personne : Puis-je entrer ?
Enfant : Et pourquoi vous ne pourriez pas entrer ? Faites ce que vous voulez.
Personne : C'est bien la classe de Sixième B ?
Enfant : Eh bien, oui, c'est la classe de 6ème B.
Personne : (enthousiaste). Parfait. Et vous faites des maths ?
Enfant : (étonné) Ben oui, c'est une matière importante.
Personne (il rit). Comment ça une matière importante ?
Enfant : C'est ce que dit ma mère, si on connaît les maths et les langues, le reste est très facile.
Personne : Ben, oui, ta mère a raison, j'imagine qu'en dominant ces deux matières et leurs dérivés, bien sûr, le reste n'est plus qu'une affaire d'application, application des mêmes règles. Ceci étant, c'est le succès assuré, c'est pour cela qu'il faut bien étudier.
Enfant : (il le regarde) Vous êtes qui ? Le professeur ?
Personne (avec douceur et amusement) Non, je suis un enfant. Bon, je… c'est bizarre. Je suis inscrit pour suivre les cours dans ta classe.
Enfant : (surpris) Qu'est-ce que vous dites ? Mais vous êtes vieux.
Personne (il rit) Oh là ! Si tu veux…
Enfant : Excusez-moi, ce n'est pas ce que je voulais dire. Je veux dire que vous n'avez pas les apparences d'un enfant, vous êtes… un vieillard, on dirait.
Personne : Je sais, mais je suis un enfant.
Enfant : Ah bon ! On n'aurait pas dit. Vous êtes un enfant… mais alors, pourquoi avez-vous des rides et des cheveux gris ? Et votre allure… pardon, mais… c'est l’allure d'une personne adulte… comme sur les photos, là…
Personne : Moi, un vieux ? (sérieusement) Tu me parais très malin ! Le fait que j'aie la peau ridée ne signifie rien, les cheveux longs et gris non plus. Je les porte comme je veux. Je fais ce que je veux. C'est ce que tu remarques chez moi, la force ou la capacité de faire ce que je veux. L'extérieur n'est rien en comparaison de ce que je suis intérieurement, tout au fond de moi.
Enfant (il comprend bien ce qu'est le "au fond de moi") D'accord, d'accord… Moi, à dire vrai, je ne fais rien de ce qui me plairait, ça paraît bête mais c'est comme ça, je ne veux que des choses simples.
Personne : Ah ! Oui, simples comme les formules de physique. La vie c'est la liberté d'être, de penser et de faire ce qu'on veut. Pas de vivre à cause des autres.
                                                 
Enfant : C'est ce que je fais, vivre en obéissant aux ordres, je ne fais pas ce que je veux, je ne demande pourtant pas la lune. C'est ce qui nous différencie des adultes, nous les enfants, on croit que les adultes font ce qu'ils veulent et pas les enfants.
Personne : C'est cela, mais ce n'est pas toujours comme ça. Les vieux, à la fin de leur vie, finissent par faire ce qu'ils ne veulent pas faire, on les mène comme des enfants, c'est pour cela que je suis un enfant, mais, je suis comme ces enfants rebelles qui ne veulent qu'une chose : jouer.
Enfant : Bon, vous êtes un galopin comme moi, mais avec un bon quotient intellectuel.
Personne : Et qui me dit que tu es un enfant ? Parce que je vois que tu as un téléphone et un portefeuille sur la table, tu as des livres, un ordinateur, tout ça est à toi ? Et puis, tu es là tout seul… Tu as de ces airs de petit malin, on dirait une grande personne avec des lunettes… Tu vois, c'est moi maintenant qui pose des questions.
Enfant : D'accord, alors, je réponds. Je suis là parce que j'ai été puni, j'ai beau être le plus intelligent de la classe, je ne suis pas respectueux envers mes professeurs, je suis intelligent mais inadapté, c'est ce qu'ils disent.
Personne : Pourquoi ?
Enfant : Parce que je m'ennuie à mourir.
Personne : Toutes ces formules sur le tableau, c'est toi qui les as écrites ?
Enfant : Oui.
Personne : Eh bien, ce n'est pas bien, la formule du coin est fausse, tu t'es trompé de deux centièmes, mais ce n'est pas mal, ce n'est pas mal, je suis content de voir que la physique te plaise comme elle me plaît.
Enfant : Bon, ce n'est rien, je n'utilise pas de calculatrice.
Personne : C'est mieux comme ça, la physique est très amusante comme ça. Le pire c'est lorsque tu commenceras à les oublier. Mais, dis-moi, tu n'as pas l'air d'aimer l'école, tu n'as pas d'amis non plus ?
Enfant : J'aime bien étudier et je n'ai pas le temps d'avoir des amis, c'est le système que je n'aime pas. Je n'ai pas d'amis, non. Pourquoi ? Parce qu'ils se moquent de moi.
Personne : Et pourquoi se moquent-ils ? Tu n'es pas un peu pessimiste ?
Enfant : Non, je ne suis absolument pas pessimiste. Ils se moquent de moi pour bien des raisons que je ne vais pas expliquer maintenant. De toute façon, je préfère être seul.
Personne : Mais, tu dois bien avoir de la famille… des frères et sœurs…
Enfant : Non, je suis fils unique et mes parents sont divorcés. Ce qui veut dire que chacun est de son côté. Ils se sont haïs à mort et après m'avoir fait souffrir énormément, chacun a trouvé un nouveau partenaire et moi, je n'ai plus rien à y faire. Ils me donnent un tas de choses d'adultes : des lunettes, un ordinateur, un téléphone, de l'argent…
Personne : (il se prend de pitié pour l'enfant) Et toi, qu'est-ce que tu voudrais ? Si tu veux, je peux jouer avec toi.
Enfant : (l'enfant le regarde étrangement mais avec un regard heureux) Bon, d'accord… J'ai encore deux heures d'étude et de toute façon, je sais ma leçon. C'est vrai que tu viens au collège ?
Personne : Bien sûr que oui, je suis inscrit à nouveau, je veux refaire mes classes de collège, c'est pour cela que je suis là, parce que j'ai tout oublié. C'est ce que dit le médecin.
Enfant : Ah ! Vous avez tout oublié… mais, moi, je trouve que vous parlez bien quand vous parlez avec moi… Voyons voir. Quel est votre nom ?
Personne : (il se gratte la tête) : Je m'appelle comme je veux, bon je veux dire que c'est selon. En fait, tous les jours j'ai un nom nouveau, aujourd'hui, je n'ai pas de nom, point.
Enfant : (il fait le même geste de se gratter la tête) Bon, c'est bon, mais c'est un mécanisme de défense… Qu'est-ce que vous avez oublié d'après le docteur ?
Personne : Il dit qu'on oublie ce qu'on veut bien oublier pour des raisons que personne ne connaît et qu'au fil du temps, cela finit par s'appeler la maladie d'Alzheimer.
Enfant : Ah bon ! Ça arrive quand on veut.
Personne : Non, pas parce qu'on veut. Je suis physicien et je peux reconnaître toutes les formules – je viens de le faire – et j'ai moi-même fait faire à l'Université de grands progrès, mais de plus en plus souvent, sans savoir pourquoi, la mémoire m'échappe et je ne sais plus rien, je ne sais même plus où j'habite ni comment je m'appelle… plus rien. Je ne sais plus rien, je ne me souviens de rien. Mais, maintenant je te vois, toi.
(un grand silence s'installe entre eux. Ils se regardent longuement.)
Enfant : C'est vrai. Maintenant je vous reconnais. Vous êtes venu au collège, vous veniez des Etats Unis pour nous faire une conférence il y a trois ans. On disait que vous étiez une pointure… On disait qu'on allait vous accorder le Prix Nobel.
Personne : (il hausse les épaules et mets ses mains entre ses genoux en signe d'humilité) Je ne sais plus rien de tout cela. Je ne sais plus, je vis ici, à-côté.
Enfant : (c'est ça, à l'hôpital, se dit l'enfant) Eh bien, moi, j'aime bien être en votre compagnie. Vous êtes plus enfant que moi et je peux être votre père… ou votre frère aîné, c'est cela, votre frère aîné.
Personne : (le vieillard le regarde tendrement en souriant) Oui, regarde, j'ai des billes dans ma poche. (Il lui montre de très jolies billes et des pièces aussi), si tu veux, on va pouvoir jouer… je préfère le collège à la vie de ceux qui sont dehors.
Enfant : Moi, je préfère quelqu'un comme vous. Comment tu t'appelles ?
Personne : Robert.
Enfant : (tout content) Bon Robert, nous sommes à égalité, si tu veux je vais t'accompagner chez toi et nous allons jouer un peu.
Robert : (heureux) D'accord, mon frère.
(Le gamin sort du collège avec le vieillard et l'accompagne jusqu'à la Résidence qui se trouve juste à côté, à gauche de l'établissement. En entrant, ils trouvent le médecin et deux infirmières tout inquiètes. Le médecin montre son inquiétude et dit : "Vous vous êtes encore échappé, professeur. Vous nous avez fait bien peur."
L'enfant répond : "Il ne s'est pas échappé, docteur, le professeur est mon grand-père, il est venu me voir parce que c'est moi qui le lui ai demandé. Mais à partir de demain, c'est moi qui viendrai tous les jours pour l'accompagner et je le sortirai en promenade. D'accord ? Ah ! Mettez dans sa chambre, un tableau, de la musique et plein de jouets."
Robert acquiesça, il était heureux : "C'est cela, c'est cela… mon petit fils va venir…)




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